Habiletés alphabètes et incapacités intellectuelles

Ce billet fait partie d’une série produite pour mon programme de lecture effectué dans le cadre de ma maitrise en psychopédagogie à l’Université de Montréal.

Aujourd’hui : 25 habiletés alphabètes nécessaires aux déficients intellectuels afin de favoriser leur autonomie et leur participation sociale par Sahar El Shourbagi

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Tel que promis dans un précédent billet, voici le deuxième billet constituant le tripode de mon cadre théorique (jusqu’à présent du moins). Le tripode ne se ressemble plus et je vais évidemment sortir de ce qui était prévu. Voici tout de même ce billet qui se veut un résumé de la thèse de madame El Shourbagi et se terminant par un effort d’appropriation. Bonne lecture!

L’entrée en matière de madame Shourbagi frappe et soulève une problématique qui est au coeur de notre travail en tant qu’intervenant : malgré 15 années de scolarité, il existe un écart entre la situation des personnes présentant des incapacités intellectuelles et les finalités de l’intervention auprès d’eux. Comme intervenant auprès de ces élèves, on se sent bien évidemment tout de suite interpelé.

En général, ces élèves terminent leur scolarité avec un niveau dépassant rarement la 2e année du primaire. Bref, il existe un écart entre la réalité et le « devrait être » puisque ces élèves, principalement ceux présentant des incapacités intellectuelles « légère » ont le potentiel théorique d’apprendre à lire et à écrire. La cause supposée ici : « le choix des buts et objectifs d’intervention relève de l’arbitraire et de l’intuition, et les procédés d’intervention  employés ne correspondent pas ou peu aux besoins de ces personnes » (El Shourbagi, 2006). La recherche de madame Shourbagi visait donc à répondre en partie à ce manque menant les personnes présentant des incapacités intellectuelles sur le chemin de l’analphabétisme, chemin les menant inévitablement vers l’exclusion et la dépendance à autrui au quotidien. Pour tenter d’éviter « l’acharnement pédagogique sur des objets d’apprentissage peu pertinents au regard de l’autonomie à l’âge adulte » (El Shourbagi, 2006), l’auteure nous propose d’identifier les besoins en habiletés alphabètes des personnes présentant des incapacités intellectuelles, et ce au regard des finalités de leur éducation. Elle tente de répondre ainsi à une question d’apparence fort simple : quoi enseigner à ces élèves.

Le cadre théorique de la thèse de El Shourbagi est composé d’éléments que l’on retrouve généralement dans les travaux venant du Groupe Défi Accessibilité (GDA, anciennement Groupe Défi Apprentissage) de l’Université de Montréal. Notons rapidement certains de ces modèles :

  • Écologie de l’éducation et égalité des chances
  • Processus de production du handicap (Fougeyrollas, 1996)
  • Intervention Éducationnelle et Sociale (IÉS)

Je prendrai peut-être le temps dans de prochains billets de traiter ici plus en détail de ces trois éléments, mais ce n’est pas ici l’objectif de ce billet. Accompagnant ces modèles, voici quelques éléments 

Autonomie

Les travaux de El Shourbagi se situent principalement au niveau de l’autonomie fonctionnelle par le biais de de la taxinomie de Dever (1988) classifiant 1077 habiletés nécessaires à la vie communautaire. Cette dernière est reprise dans la partie sur la méthodologie comme assise afin de servir de base pour l’identification des habiletés alphabètes à cibler pendant la scolarité.

Caractéristiques cognitives et non cognitives

Dans une perspective écologique ainsi que selon le modèle du Processus de production du handicap, on nous propose ici de voir l’intervention auprès de ces élèves comme étant l’interaction entre les caractéristiques de la personne et de son environnement. Par rapport aux incapacités intellectuelles, ceci nous amène à observer le produit de ces interactions selon des caractéristiques cognitives (retard de développement, transfert et généralisation difficile, base de connaissances pauvre et mal organisée, etc.) et non cognitives (faible motivation, faible estime, certitude anticipée de l’échec, etc.).

Question de recherche

Tous ces éléments permettent à madame El Shourbagi d’émettre la question de recherche suivante :

«

Quels sont les besoins prioritaires des personnes qui présentent des incapacités intellectuelles en termes d’habiletés alphabètes afin de favoriser leur participation sociale et d’accroitre leur autonomie fonctionnelle?

»

Méthodologie

Cette recherche est de type qualitatif avec une visée exploratoire. Pour répondre à la question de cherche, certaines étapes de la méthodologie présentée se caractérisent par une approche déductive (approche par indicateurs) et d’autres par une approche inductive (groupe de discussion et technique Delphi). En voici un portrait général :

Approche par indicateurs

 : en se basant sur les 1077 objectifs spécifiques tirés de la taxinomie de Dever, il y eut une identification de ceux demandant des habiletés alphabètes pour être mis en oeuvre.

Groupe de discussion

 : composé de huit personnes présentant des incapacités intellectuelles dont quatre analphabètes afin d’avoir des indices ou des situations où il y a besoin d’être alphabète dans le quotidien de ces personnes.

Technique Delphi

 : inférence de besoins en se bans sur des informations fournies par des experts. Permet ainsi d’établir faire la liste des besoins prioritaires.

Pour en arriver aux résultats de recherche, la chercheuse a procédé par triangulation afin de valider les éléments provenant de l’approche par indicateurs (taxinomie de Dever) et de juger de leur pertinence selon les personnes et experts consultés.

Résultats

Alors, finalement, quelles sont ces habiletés alphabètes? Le principal objectif de recherche formulé par madame El Shourabagi est le suivant :

 « Identifier les besoins d’habiletés alphabètes des personnes qui présentent des incapacités intellectuelles au regard de l’autonomie et de la participation sociale. »

Les tableaux suivants répondent à cet objectif :

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Ce premier tableau permet de visualiser la fréquence qui émerge des différentes rencontres concernant les différentes habiletés alphabètes. Il est intéressant de constater que les habiletés 1 à 8 sont celles qui font consensus autant chez la clientèle ciblée que chez les experts.

Le deuxième tableau met les différentes habiletés dans un continuum est classés selon leur appartenance à une des quatre sphères suivantes : communication, numération, gestion du nombre et gestion du temps.

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Réflexion et critique personnelle

On peut légitimement s’interroger sur la valeur d’enseigner certains sujets lorsque l’on connait les défis qui attendent nos élèves une fois rendus à l’âge adulte (analphabétisation, faible taux d’employabilité, exclusion sociale, etc.). Je crois cependant qu’il faut tout de même souligner l’apport non négligeable de l’enseignement de certaines connaissances et compétences « classiques » au niveau de la valorisation et de l’acceptation sociale. L’élève présentant des incapacités intellectuelles a une soif d’apprendre tout comme l’élève dit normal et il y a une chose incontournable : il a le droit d’être exposé à ces savoirs tout comme son pair du régulier.

Madame El Shourbagi nous dit que « nous pouvons éviter la perte d’efforts et de ressources qui peuvent être déployés dans des buts et des objectifs dont la personne qui présente des incapacités intellectuelles n’aura pas besoin dans sa vie […] nous pouvons concentrer tous les efforts et les ressources disponibles à lui transmettre de dont elle aura besoin ». Je désire ajouter un bémol : il faut faire attention. Il y a évidemment la question de cout d’opportunité (pendant que l’on travaille un élément, on ne travaille pas autre chose). On ne veut pas par exemple s’acharner sur une calligraphie sans reproche quand en parallèle l’élève ne comprend pas le sens des mots, structure difficilement une phrase, etc. Plusieurs personnes pourraient juger que certains savoirs du programme du ministère ne « servent à rien » et qu’il est préférable de se concentrer sur la base : mathématique, français, etc. En fait, qui n’a pas déjà entendu cette réflexion, et ce même pour les élèves dits du régulier ? Ce qu’il ne faut pas oublier c’est que les personnes présentant des incapacités intellectuelles ont aussi droit à une éducation générale et qu’ils ont aussi envie d’apprendre des choses autrement qu’axées sur les compétences en littératie et en numératie. De plus, tous les apprentissages venant des autres disciplines viennent enrichir la toile des savoirs de l’apprenant, l’aidant ainsi à donner du sens à ce qu’il lit, une trousse à outils sémantique en quelque sorte. Ce faisant aidant à sa compréhension et participant au développement de compétences jugées essentielles au fonctionnement en société : la littératie.

Ce n’est évidemment qu’un bémol puisque la liste dressée par l’auteure représente le minimum que tout élève présentant des incapacités intellectuelles devraient maitriser en vue de son autonomie et de sa participation sociale. Comme intervenant, je dirais simplement que cette liste est la bienvenue. Cependant, dans une perspective humaniste, j’ai toujours un profond malaise avec le fait de juger ce qui est utile et/ou pas pour quelqu’un, même si un tel cadre se situe en amont du travail d’enseignant.

Ajoutons que bien que pertinente, avec mon grain de sel techno, je mets en doute la présence en fin de continuum la compétence à faire fonctionner des appareils. En considérant l’évolution vers des appareils de plus en plus accessibles (design universel) ainsi qu’en voyant les fonctions d’aide, je verrais plutôt cette habileté à un autre endroit dans le tableau. Pourquoi pas une flèche qui longerait l’ensemble des sphères?

Et bien voilà! C’était une tentative de retour. Je ne maitrise probablement pas encore la structure de discours que l’on pourrait s’attendre d’un résumé et d’une réflexion critique et surtout, avouons le, débuter par tenter de résumer et critiquer une thèse de doctorat n’est peut-être pas le choix le plus judicier afin de respecter ma propre courbe d’apprentissage!

Alors après un retour avec mon directeur de maitrise (bonjour Robert!) et peut-être quelques commentaires venant de lecteurs, je pourrai continuer à parfaire cet exercice.

Merci pour votre temps et à très bientôt!

Références

Dever, R. B. (1989). A taxonomy of community living skills. Exceptional Children

El Shourbagi, S. (2006). Étude des besoins d’habiletés alphabètes des personnes qui ont des incapacités intellectuelles (p. 169).

Fougeyrollas, P., Cloutier, R., Bergeron, H., Côté, J., & Saint-Michel, G. (1991; 1996; 1998). Classification québécoise : Processus de production du handicap. Lac St-Charles : Québec: Réseau international sur le processus de producteur du handicap.

Rocque, S. (1999). L’écologie de l’éducation. Montréal : Québec: Guérin.

De retour!

La grève étant terminé, le blogue est de retour dans une forme complètement inchangée. Sous peu, le retour des billets en lien avec mon programme de lecture (PPA6227).